Saint-François d’Assise, le Poverello

Saint François

Saint-François d’Assise est un personnage central dans le tournant des XIIème et XIIIème siècle en Occident. Cette période est marquée par l’émergence d’un Moyen Âge moderne dynamique. Les progrès de l’agriculture au XIIème siècle, et la vente des surplus qui en résultent, l’essor du commerce, engendrent une séduction croissante de l’argent. La monnaie remplace peu à peu les pratiques autarciques, le troc, et répand aussi la corruption. La première manifestation de cet essor occidental est d’ordre démographique et économique. Depuis l’an mil, le nombre des hommes a doublé. « Ces hommes, il faut les nourrir, matériellement et spirituellement », écrit Jacques Le Goff dans sa biographie Saint-François d’Assise publiée en 1999 (Le Goff, Saint-François d’Assise, Gallimard, Bibliothèque des histoires, Paris, 1999. Dans cette biographie, Jacques Le Goff propose pour Saint-François, comme pour Saint-Louis, non pas une simple biographie, mais il fait de l’histoire de l’homme un objet d’histoire totale). Ce temps fait évoluer la religion, la civilisation et la société. Dans les villes, sur les chemins, se développe aussi ne nouvelle forme de spiritualité chrétienne, qui se combine avec la pratique d’une pauvreté ostentatoire, d’une humilité de ces religieux qui se positionnent aux marges de l’Eglise. Cette pratique est l’expression d’une révolte.

La biographie écrite par Jacques Le Goff réunit quatre textes. Le premier est consacré à François d’Assise dans son contexte historique. Le Goff s’efforce de définir brièvement la place de François d’Assise « entre les renouvellements et les pesanteurs du monde féodal » au tournant des XIIème et XIIIème siècle. Le deuxième texte présente la vie de Saint-François sous forme chronologique, mais replaçant le personnage dans son contexte géographique, social, culturel, historique. Les deux autres textes font vivre François et mettent en lumière son influence dans le milieu franciscain du XIIIème siècle. Ensuite Le Goff scrute l’influence du franciscanisme primitif sur les modèles culturels du XIIIème siècle, sous forme d’ébauche de l’univers culturel de cette époque, « une tentative d’approche globale dans une perspective sociale ».

Culture et personnalité de François Bernardone

Francesco Bernadone naît à Assise en 1181 ou 1182. Son père est marchand-drapier à Assise. Sa mère le fait baptiser sous le nom de Jean-Baptiste, le saint du désert, de la prédication et de l’annonce (un saint à qui Saint-François a toujours montré un attachement particulier). Pourquoi s’est-il appelé François ? Sans doute ce surnom lui a été donné à cause de son engouement pour le français dans sa jeunesse. En ce temps, les noms avaient une signification profonde.

François, jeune homme, passait son temps aux divertissements de son milieu, aux jeux, à l’oisiveté, aux bavardages, aux chansons, à la mode vestimentaire. Jacques Le Goff souligne un trait essentiel de la personnalité de François : par un réflexe naturel à son groupe social, François Bernardone cherchait à mener le train de vie chevaleresque, à imiter le comportement des nobles. Il fut un grand admirateur de la poésie courtoise et se fit lui-même chansonnier et jongleur. Ainsi, apprit-il le français avant sa conversion, langue de la poésie et des sentiments chevaleresques, langue des effusions intimes. « Quand il était plein de l’ardeur du Saint-Esprit, dit Thomas de Celano (le premier hagiographe de saint François et de sainte Claire), il parlait à haute voix en français. »

Ces passions de jeunesse, la poésie, le goût de la joie, de profanes, deviendront mystiques, plus tard. Elles feront la modernité du message de François. La Pauvreté sera sa Dame, « Dame Pauvreté », les Saintes Vertus seront autant d’héroïnes courtoises. « Le saint sera un chevalier de Dieu, doublé d’un troubadour, d’un jongleur », écrit Le Goff.

PRédication aux oiseaux

De la conversion à la prédication

La conversion de saint François épouse les préoccupations spirituelles du temps : au tournant des XIIème et XIIIème siècle, le besoin spirituel de la société occidentale se manifeste par le refus de posséder ce que procure l’argent, au rythme accéléré de la diffusion de l’économie monétaire. François Bernardone s’approche donc peu à peu de la pauvreté. Dans sa ville, il est ému par le délabrement de la petite église de San Damiano, il rassemble un paquet de draps dans la maison paternelle, les charge sur un cheval, va les vendre, et  donne tout le produit de sa vente au prêtre de San Damiano. Furieux de la perte des draps, son père le poursuit. Il se cache un temps dans la cave d’une maison abandonnée. Puis, décidé à assumer sa responsabilité, il s’exhibe à ses compatriotes d’Assise, amaigri par les privations. Il s’accuse publiquement de sa paresse et de son oisiveté. Les habitants d’Assise le traitent de fou, se moquent de lui, lui jettent des pierres. L’attitude de François est alors une esquisse de l’imitation du Christ aux outrages.

Un jour, en l’église de San Damiano, il interroge Dieu.  Et Dieu lui répond par l’intermédiaire du crucifix, une peinture où s’incarne une dévotion nouvelle au Christ souffrant, et aujourd’hui conservée en l’église de Santa Chiara. Dieu dit à François : « François, va, répare ma maison qui, comme tu le vois, tombe en ruine. » François prend ces mots au pied de la lettre. Et il prend la truelle, monte sur les échafaudages et se fait maçon. Il travaille à l’église Saint-Pierre près des remparts d’Assise, à la Perziuncola, oratoire perdu dans les bois. C’est d’ailleurs à Perziuncola que s’accomplit, plus tard, l’acte ultime de sa conversion. Jetant à terre son bâton, il ne garde qu’une tunique qu’il attache avec une corde (d’où le nom de cordeliers, l’autre nom des Franciscains). Il orne cette tunique d’une image de la Croix, il la confectionne très rugueuse pour mortifier sa chair. En 1208 ou 1209, à 26 ou 27 ans, il devient missionnaire. Il commence à prêcher « de sa voix qui est comme un feu ardent » (Thomas de Celano).

Bernard de Quintavalle, un homme riche, fait partie de ses premiers compagnons. Il vend tous ses biens qu’il a redistribué aux pauvres. Pietro Cattani d’Assise l’accompagne lui aussi. Il est juriste, il a été étudié à Bologne (il sera le successeur de François à la tête de l’ordre en 1220). On peut citer aussi frère Egide. Ensemble, ils entreprennent leurs premières prédications itinérantes. Ils sont toujours sur les routes, prêchant dans les villes et les villages. Lors de leur première mission à Ancône, il furent pris pour des fous.

Pour couper court aux différentes menaces (dont celle de l’évêque d’Assise qui a pourtant protégé François au moment de sa conversion), François décida d’entreprendre le voyage à Rome afin de rencontrer le pape, avec onze frères. Le pape Innocent III est alors aux antipodes des conceptions de François, imprégné de la spiritualité pessimiste de la tradition monastique, il est l’auteur d’un ouvrage intitulé Du mépris du monde. Innocent III rejette d’abord le mode de vie des frères. Mais dans un contexte où l’Eglise est assaillie par de nombreux ennemis – les hérétiques (Pauvres de Lyon devenus Vaudois, les Umiliati, les Cathares contre qui le pape prêche la croisade et prépare l’Inquisition), les princes sur lesquels il jette l’excommunication encore (l’Empereur, le roi de France, le roi d’Angleterre), – ce laïc en haillons peut être celui qui sauvera l’Eglise en prêchant l’Evangile…

Saint François Prédication

Moderne ou réactionnaire ?

De la personnalité de François, ce qui ressort en premier est sans doute le plaisir au monde qu’il manifeste dans son comportement joyeux, alors que le modèle monastique de l’époque faisait du moine un spécialiste des larmes. Le mot d’ordre bien connu des Franciscains est paupertas cum laetitia : la pauvreté dans la joie. Les textes abondent qui montrent d’ailleurs François hilaris, hilari vultu. Plus tard, dans son récit sur les premiers Frères Mineurs en Angleterre, Thomas d’Eccleston multipliera les témoignages sur la gaieté des frères, une gaieté qui paraissait même parfois forcée, excessive.

Autre originalité du franciscanisme, il y a dans ce mouvement, et chez saint François singulièrement, une place pour la femme, qui ne se rencontre aucunement dans les autres milieux religieux de l’époque, en dehors du milieu des béguines. Chez saint François, la femme se présente comme une image de rêve et a valeur de symbole. François « cherche une épouse », « rêve à sa dame ». A côté de l’épouse, et de la dame, la mère est aussi un symbole fréquemment utilisé des Franciscains. Trois femmes traverseront la vie de François : Claire d’Assise, Giacomina dei Settesoli, et Praxède la recluse romaine. Mais les frères participeront à la tradition chrétienne et monastique de la femme tentatrice dont il faut éviter la fréquentation…

L’espace médiéval de François et des premiers franciscains, c’est l’alternance ville/solitude, couvents/ermitages. Les Franciscains furent le plus souvent « en route », route qui conduira certains d’entre eux jusqu’en Asie, et en Chine. Dans les villes, ils prenaient la parole sur les places, ce nouveau espace civique de plein air, d’où avaient disparu l’agora et le forum antique.

Que saint-on de saint François par ses écrits ? Pas grand chose car ils sont peu nombreux. Jacques Le Goff estime que si nous possédions la première Règle, les lettres et les poèmes perdus, ces textes tiendraient en un petit volume. On doit citer avant tout son chef d’œuvre lyrique, le Cantique de frère Soleil. Ce poème a été appelé par Renan « le plus beau morceau de poésie religieuse depuis les Evangiles ». François y résume son amour fraternel pour toute la Création.

Les historiens de la fin du XIXème et du XXème siècle exaltèrent la modernité de saint François, initiateur de la Renaissance et du monde moderne. Emile Gebhart, dans L’Italie mystique (Paris, 1906) associait François d’Assise à Frédéric II, et voyait dans ces deux personnages, ceux, qui, chacun dans sa sphère, avaient libéré l’Italie et la Chrétienté du mépris du monde : « Les traits distinctifs de la religion franciscaine, la liberté d’esprit, l’amour, la pitié, la sérénité joyeuse, la familiarité formeront, pendant longtemps, l’originalité du Christianisme italien, si différent du fanatisme des Espagnols, du dogmatisme de l’Allemagne et de la France. »

Jacques Le Goff écrit : « Il est un domaine où l’on a prétendu que l’influence de saint François, de sa sensibilité, de sa dévotion avait été décisive et avait engagé l’Occident dans les voies nouvelles du modernisme : l’art. L’Allemand Henry Thode le soutient en 1885 dans son livre Franz von Assisi une die Anfänge der Kunst des Renaissance in Italien (« François d’Assise et les débuts de la Renaissance en Italie »). François aurait aussi répandu le goût pour les anecdotes moralisatrices, les exempla, d’où cette référence dans la peinture. Il aurait découvert la nature sous sa forme sensible et introduit dans l’iconographie le portrait et le visage. De lui viendraient dans l’art le réalisme et le récit. Mais un examen plus attentif a montré que la plupart des courants qu’on faisait naître de saint François avaient une source antérieure à lui.

En dépit de certaines originalités du personnage, faut-il le considérer comme un réactionnaire ? Au siècle de la frappe de la monnaie, il refusait l’argent. Au mépris de tous sens économique, dans la Règle de 1221, on peut lire : « Nous ne devons pas accorder plus d’utilité à l’argent et aux pièces de monnaie qu’à des cailloux. » Autre exemple, au siècle des universités, il refusait les livres. François exprimait de la méfiance, sinon de l’hostilité à l’égal du travail intellectuel. La science heurtait son sens du dénuement, le travail intellectuel nécessitait de posséder des livres, objets alors chers et luxueux, qui contrevenaient à son désir de non-propriété.

Il demeure que François a enrichi la spiritualité chrétienne : « au point d’apparaître comme l’inventeur d’un sentiment médiéval de la nature s’exprimant dans la religion, la littérature et l’art », écrit Jacques Le Goff. « Il est le modèle d’un nouveau type de sainteté centré sur le Christ au point de s’identifier à lui en étant le premier homme à recevoir les stigmates. »  Le chantre de la pauvreté est devenu un des protagonistes de l’histoire, et peut-être aussi un guide de l’humanité chrétienne. Le franciscanisme est resté, aujourd’hui encore, une sainte nouveauté, une « sancta novitas » selon le mot de Thomas de Celano. En témoigne le pape François, qui, en 2013, choisi le nom du poverello en souvenir de l’engagement de saint François d’Assise dans le choix d’une vie simple, pour la paix, et pour le « respect profond de toute la Création ».

* Le Goff, Saint-François d’Assise, Gallimard, Bibliothèque des histoires, Paris, 1999.

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